À la veille du Conseil européen
de Bruxelles ayant approuvé le projet de Constitution
européenne, un important dîner-débat en
présence de Monsieur Enrique BARON CRESPO , animé
par Gérard-François DUMONT , s’est tenu
le 17 juin 2004 à Nice à l’Hôtel Westminster.
En provenance de Bruxelles où se déroulait justement
le Conseil européen, M. E. BARON CRESPO a livré
aux invités ses analyses sur les récents événements
politiques (élections européennes, Constitution,
citoyenneté…).
En guise de préambule sur l’importance de son engagement
européen, l’orateur a précisé : "pour
les Espagnols de ma génération, pendant la période
franquiste, la lutte pour la démocratie et la lutte pour
intégrer l’Europe sont deux actions liées
et animées d’une véritable ferveur ".
Il a ensuite évoqué la vie politique et son mandat
de président du groupe socialiste au Parlement européen
qui arrive à expiration. À cette occasion, il
publie un livre original intitulé La vie publique et
privée des animaux. " Le sujet traité est
la séance de nuit du Parlement. J’ai édité
ce livre pour mes camarades du Parlement dont certains se sont
reconnus. L’Europe satyrique était beaucoup plus
développée au début du XIXe siècle
que de nos jours ".
Des
élections historiques, mais…
Commentant ensuite les élections européennes du
13 juin 2004, E. BARON CRESPO n’a pas sous-estimé
les médiocres résultats de la mobilisation "
C’était un peu le verre à moitié
plein et à moitié vide. Je ne suis pas pleinement
satisfait de la participation mais, tout de même, c’est
la première fois dans l’histoire de l’Europe
que l’on organise des élections démocratiques
simultanément dans 25 pays et avec la participation de
350 millions de personnes. Un principe en démocratie
est de laisser le choix aux gens de voter ou non. Le président
des Etats-Unis, qui est l’homme le plus puissant du monde,
est élu avec moins de la moitié des personnes
inscrites sur une base volontaire, c’est-à-dire
aux alentours de 30% de la population réelle. En Europe,
le peuple est allé librement aux urnes pour se prononcer
sur son futur…
Il demeure des éléments critiques : " le
désintérêt de la population (sauf à
Malte où plus de 80% des électeurs ont voté,
alors que le vote n’est pas obligatoire), notamment dans
certains nouveaux Etats membres où la non participation
est préoccupante. En Espagne, l’adhésion
a été vécue en 1986 non pas comme une "
affaire ", mais avec un sentiment passionnel, je regrette
que celui-ci n’ait pas prévalu en 2004 pour les
nouveaux Etats membres ". Autre phénomène
important : le vote sanction. La plupart des électeurs
ont voté contre les gouvernements en place… "
Il y a encore un gros effort pour intégrer l’Europe
dans la culture et la vie quotidienne des gens : ceux-ci ont
besoin de savoir pour qui ils votent et comment fonctionnent
les institutions ".
Urgence politique. Répondant
à une question sur les racines de l’identité
européenne et sur l’existence ou pas d’un
peuple européen, M. BARON CRESPO aborde le thème
de l’Etat nation : " Il est vrai qu’on a mis
près de 2500 ans pour passer de la démocratie
athénienne à la forme actuelle de la démocratie
: l’Etat-nation. Notre projet européen est un essai
soutenu de démocratie supranationale en ne niant pas
les Etats-nations mais en développant une organisation
régionale qui est garante de la paix en Europe et de
la moralisation de la vie politique ".
À la veille du 18 juin, jour d’un consensus des
chefs d’Etat sur le projet de Constitution, M. BARON CRESPO
répond aux dernières interrogations sur la méthode
de conception du texte et sa ratification " La Convention
est une " méthode " démocratique et
ouverte qui dépasse largement la Conférence Inter
Gouvernementale, elle a fait ses preuves pour la rédaction
de la Charte des droits fondamentaux et également pour
la Constitution. Le Traité de Nice, d’un point
de vue politique, est un avorton, mais la Charte des droits
fondamentaux est un accouchement réussi. Il y a une urgence
politique à accepter cette Constitution, accentuée
par les résultats du 13 juin 2004. Avec la Constitution,
nous vivons une révolution silencieuse. Si un Etat refuse
de ratifier la Constitution, il faut lui laisser un délai
pour réfléchir, sinon il doit prendre une décision…
ou partir. Ce n’est pas seulement la citoyenneté
ou la Constitution qui sont en jeu. Nous avons une monnaie commune
et si nous n’avançons pas sur les plans politiques
et économiques, cette monnaie ne perdurera pas ".
Une Constitution de liberté. Deux
sujets concernant le contenu de la Constitution ont été
évoqués par la salle et sur lesquels l’invité
est intervenu en répondant à la question : "
la Constitution serait-elle d’inspiration libérale
? " Les socialistes internationalistes doivent faire un
grand effort théorique et pratique pour comprendre que
la défense du droit à la libre concurrence peut
être une valeur défendue par la gauche pour lutter
contre la concentration des pouvoirs. Au Parlement européen,
avec la gauche unie, les libéraux, les Verts et les socialistes,
nous avons été capables de mener une bataille
pour la liberté d’expression, contre la concentration
des médias. Les élus qui sont sortis de l’hémicycle
pour ne pas voter étaient les membres du PPE. "
" Par ailleurs, L’existence de l’Euro (outil
d’expression libérale ?) nous a permis d’avoir
une position d’indépendance dans la guerre en Irak.
Nous devons donc mener une réflexion de fond sur ce que
l’on entend par système, politique, inspiration…
libéral(e). En ce qui concerne la référence
à la religion, il y a deux articles explicites dans les
textes. En ce qui concerne la référence à
Dieu dans la Constitution, le débat au sein du groupe
socialiste que je dirige a duré une minute : nos eurodéputés
sont musulmans, juifs, chrétiens, agnostiques, francs-maçons…
nous sommes fiers de pouvoir travailler ensemble. Il n’y
a pas de controverse pour nous sur le fait que la Constitution
doit être laïque ".
Après les déclarations et analyses sur le contexte
politique, une question récurrente sur le projet européen
et la motivation des citoyens a permis à M. BARON CRESPO
de conclure sur la nécessité " d’une
explication pédagogique par une complicité entre
les décideurs politiques, les enseignants et universitaires,
les médias, et de manière générale
tous ceux qui, sur le terrain, ont une influence éducative
".
Notre invité a repris le premier avion le lendemain matin
pour Madrid, non sans avoir remis aux organisateurs du séminaire
son livre-témoignage sur la vie politique des animaux.