La
Méditerranée est une zone de
confrontation et de cohabitation entre trois univers historiques
: latin, grec
ou orthodoxe et islamique. La tradition ancienne ne consistait
pas à tendre vers une coopération entre ces univers
mais généralement à faire « du tout,
le sien ». Cette conception a engendré les occupations
latines, musulmanes, ottomanes… c’était la
règle du temps. On ne discutait pas avec ses voisins,
on les combattait et on les intégrait à son empire.
Nous avons aujourd’hui à gérer les restes
de cette histoire.
Deuxième dimension à analyser : la géographie.
A l’échelle de la planisphère, la Méditerranée
est un lac dont il serait déraisonnable de ne pas vouloir
faire vivre ensembles les riverains. Les riverains du Sud ouvrent
les portes d’un immense continent qui recèle d’immenses
potentialités mais génère aussi des difficultés
en termes migratoires. En tant que politiques, nous sommes obligés
d’intégrer ce dispositif.
Comment ces riverains peuvent-ils vivre ensembles ?
Des relations bilatérales anciennes ont été établies
sur un mode traditionnel colonial comportant des liens affectifs
certains. Je pense notamment à l’Algérie,
la Tunisie et le Maroc dont nous partageons une langue commune.
Ces liens permettent de décliner des coopérations
décentralisées. Avec la création de l’Union
européenne en 1957, on a estimé qu’il était
nécessaire de passer des relations bilatérales
existantes à des relations d’un ensemble envers
un autre ensemble.
La plus belle invention des pères de l’Europe n’a
pas été de faire la paix qui intervenait systématiquement à chaque
fin de guerre, mais de rendre impossible la guerre en mettant
tellement de choses en commun qu’il apparaît incongru
maintenant qu’un Etat puisse faire la guerre à ses
voisins européens. Cette Europe doit garder des relations
avec les riverains de toute la Méditerranée. Le
processus de Barcelone implique tous les pays y compris ceux
qui ne sont pas riverains du lac alors que le projet d’Union
pour la Méditerranée était plutôt
une logique de participation des Etats riverains, ce qui est
contraire à l’idée générale
de l’Union européenne. Après débats,
un consensus s’est établi autour de la formule « Processus
de Barcelone : union pour la Méditerranée ».
Des relations durables avec les riverains du lac : en établissant
des relations culturelles, des relations de formation professionnelle
et éducatives, des relations économiques inter-pénétrables.
L’Union européenne a vu le jour autour de la constitution
d’un marché intérieur unique et la mise en
place d’une liberté absolue de circulation des biens,
des services et des personnes. Pour avoir une équivalence
politique au Sud, nous devons aider nos amis à résoudre
trois conflits : le partage de Chypre (en passe d’être
résolu), le conflit israëlo-palestinien (les solutions
politiques ne sont pas encore établies), le conflit du
Sahara Occidental (qui oppose deux pays moteurs du dispositif).
Pour trouver une solution politique générale, il
convient aussi de considérer la disparité à la
fois culturelle, religieuse, économique entre le Nord
et le Sud du lac.
Nous ne sommes pas dans la même philosophie de la construction
de l’Union européenne. Il n’est pas question
de créer une Union européenne agrandie. L’objectif
est d’établir les meilleures relations de voisinage
possibles comme nous essayons de les établir à l’Est
de l’Europe. Cette distinction est fondamentale pour comprendre
la démarche que nous entamons en direction des riverains
du Sud qui ne font pas partie de la « famille européenne ».
Pour accompagner l’intégration des « exclus » (et
pourtant européens) du processus de création de
l’Union, nous avions disposé de fonds structurels
importants issus de « la famille » et qui ont permis
une remise à niveau des économies nationales. Nous
ne sommes pas dans cette logique avec les pays du Sud et la mobilisation
des fonds que nous proposons n’est pas comparable : 11
milliards ont été investis depuis le démarrage
du processus de Barcelone pour divers projets (notamment MEDA)
alors que la Pologne a perçu 60 milliards pour favoriser
son intégration.
La difficulté rencontrée concerne aussi l’incapacité des
pays du Sud à se structurer pour proposer un interlocuteur
unique. S’il existait une Union du Maghreb arabe, cela
faciliterait les discussions.
Dans l’attente d’une organisation politique intégrée,
nous avons signé des contrats d’association (le
premier avec la Tunisie). Ces engagements sont courageux car
ils produisent une déstabilisation des économies
puisque les règles de concurrence changent. Une meilleure
capacité d’échange économique ouvrira
la voix à une meilleure intégration politique.
Autre phénomène qu’il convient aussi de considérer
: la pression démographique. Il faut créer 22 millions
d’emplois nouveaux dans les pays riverains du Sud pour
que le taux de chômage reste constant. A cela s’ajoute
des problèmes endogènes : ces pays possèdent
des capacités de développement extraordinaires
qui ne sont pas mis en œuvre pour des raisons locales.
Nous devons avoir ensemble une même vision, une même
analyse de ce que représente le développement économique.
Nous savons par expérience qu’il faut créer
des infrastructures pour que les marchandises puissent aller
du point A au point B, implanter des réseaux de télécommunication,
supprimer tous les obstacles à la libre circulation et
enfin développer un système bancaire qui garantisse
les échanges. Toutes ces conditions m’amènent à penser
qu’il sera difficile de travailler simultanément
avec les 10 pays engagés dans le processus.
L’Europe doit aussi faire des efforts en direction des
partenaires du Sud : il faut intégrer l’idée
de délocaliser des activités économiques
pour limiter les flux migratoires sur le continent et aussi pour
mettre plus facilement sous surveillance la sous-traitance.
L’Union pour la Méditerranée n’est
pas seulement qu’un processus, c’est aussi une vision
géopolitique de la situation avec le souci de bien vivre
avec ses voisins, de garantir la pérennité des
marchés, le co-développement de ces sociétés
en évolution à travers par exemple le secteur du
tourisme.
Dans le cadre de l’Assemblée Parlementaire Euro-Méditerranée,
nous pensons que le processus n’est pas un échec
mais mérite d’être complété.
Nous ne voulons pas la substitution d’un système à un
autre.
Il faut trouver un système totalement original et ambitieux
pour mettre en place un contrat de voisinage entre l’Europe
toute entière et ses voisins proches et anciens de l’autre
rive du lac.
C’est aussi la condition pour que cet ensemble à venir
puisse peser dans ce monde multipolaire. Il n’y aura pas
de monde multipolaire sans l’Europe. Il n’y aura
pas d’Europe sans avoir réfléchi à son
interaction avec les dispositifs Euromed.