Intervention de Julien Gascard de la Maison Jean Monnet
Avec le soutien de la Région Provence-Alpes-Côte-d'Azur
Avec le soutien du Conseil Général des Alpes-Maritimes
3èmes Rencontres européennes de Nice
Et en partenariat avec

 

Jean Monnet, l’Europe

Lors de son transfert au Panthéon à l’occasion de son centenaire, le 9 novembre 1988, à la question « Qui est Jean Monnet ? », un sondage effectué sur mille personnes révélait que 56 % des Français restaient « sans opinion », 9 % répondaient « Père de l’Europe » et 26 % estimaient qu’il était « peintre ». Qui est donc « l’Inconnu du Panthéon », « l’Inspirateur », d’après de Gaulle, de l’unification de l’Europe au XXème siècle ?
Ayant suivi un parcours atypique, sans éducation académique après l’âge de 16 ans, jamais élu en politique, négociant en cognac d’origine rurale et provinciale, Jean Monnet est à l’origine de la Déclaration Schuman, acte fondateur de la Communauté en 1950.

Jean Monnet est issu d’une famille de négociants en cognac (Charente). Son père, Jean-Gabriel Monnet, prend la direction en 1897 d’une coopérative, « J.G. Monnet & Co ». Le monde paysan, l’univers de la coopérative inculquent très tôt au jeune Monnet la portée et la valeur de l’action collective : « …à travers cette chose [le cognac], on avait un immense champ d’observation et un échange d’idées très actif. J’apprenais là, ou à partir de là, sur les hommes, sur les affaires internationales, plus que je ne l’eusse fait avec une éducation spécialisée. Je n’avais qu’à regarder et écouter. » [Mémoires, p.39]. Il quitte le collège de Cognac à 16 ans « […] Pourquoi aurais-je pris le détour du droit, une chambre d’étudiant à Poitiers, quand il était à ma portée d’entrer à l’école de la vie et de visiter le monde ? »
Jean est alors formé par un agent de la compagnie Monnet, M. Chaplin, qui lui fera découvrir à la City de Londres le monde des affaires. De 1904 à 1906, le jeune Monnet apprend pendant ce séjour déterminant son métier de négociant, ainsi que la langue du négoce, l’anglais. Son père l’envoie au Canada, son premier grand voyage lointain. Sur le départ, il lui administre ces derniers conseils : « N’emporte pas de livres – personne ne peut réfléchir pour toi -, regarde par la fenêtre, parle aux gens, prête attention à celui qui est à côté de toi. » [Mémoires, p.47].
Réformé par le conseil de révision en 1908 pour raisons médicales, il n’est pas mobilisé pour le front en 1914 : « J’avais été réformé pour raison de santé et aucune feuille de route ne m’attendait à la maison. Pourtant, je ne pouvais pas rester inactif. Il fallait que je servisse selon mes moyens, là où je serais le plus utile. » Après un mois de conflit au désavantage des forces alliées, il réalise rapidement que « …les formes de la puissance avaient changé, que la machine de guerre était appelée à broyer toutes les ressources d’une nation et qu’il fallait inventer des formes d’organisation sans précédent [Mémoires, p.52]
Grâce à la médiation de l’avocat de l’entreprise familiale, Jean Monnet obtient une entrevue auprès du président du Conseil, René Viviani, et lui expose ses vues : « Il y a un immense gâchis, les flottes de commerce ne sont pas réquisitionnées, pour des motifs compréhensibles, mais la situation de concurrence actuelle ne va pas sans absurdités. Aucune priorité n’est définie. … Les organismes de coopération interalliés sont insuffisants. » [Eric Roussel, Jean Monnet, Fayard, 1996, p.52] L’idée de Monnet est novatrice : il s’agit de travailler à la création d’un Comité allié des transports maritimes ayant vocation à contrôler tous les navires alliés, leurs caractéristiques, leurs mouvements, leurs chargements. Envoyé à Londres dès 1914, Jean Monnet va contribuer, pendant toute la durée de la guerre, à l’élaboration, de ce « Pool » des navires franco-britanniques. Le Comité allié des transports maritimes est mis en place en mars 1918 et, permettra de lutter contre la guerre sous-marine à outrance lancée par l’Allemagne et de faire débarquer 2 millions de soldats américains en Europe. De cette expérience, Jean Monnet retiendra que l’interdépendance des nations paraît être désormais une donnée incontournable.
En 1919, le comité d’organisation de la Société des Nations (SDN), appuyé par Clemenceau et Lord Balfour, nomme ce jeune provincial au poste de secrétaire général adjoint. Jean Monnet va rester quatre ans à Genève. en assistant Sir Eric Drummond, secrétaire général, pour l’exécution des décisions d’ordre technique. Critique vis à vis du Traité de Versailles qui instaurait une paix d’inégalité à l’égard de l’Allemagne vaincue et préoccupé par le problème des réparations allemandes, Monnet découvre le visage de l’esprit de domination : « Du jour où je me suis occupé des affaires publiques, j’ai compris que l’égalité était absolument essentielle dans les rapports entre les peuples comme entre les hommes. » [Mémoires, p.113]
Après son expérience de Londres pendant la guerre et son passage à la SDN, il sent que sa vocation n’est plus dans le négoce du cognac. Ayant confié la gérance de la maison à ses cousins, il songe à se tourner de nouveau vers des activités internationales.
Contacté par une firme d’investissements américaine basée à New-York, la Blair & Co., le travail de Monnet en tant qu’investment banker est de procéder à des émissions de titres et de se charger de placer des emprunts publics gagés sur les garanties offertes par les gouvernements : « …dans le cas d’Etats encore mal affermis au sortir des profonds ébranlements de la guerre, c’était la monnaie nationale elle-même qu’il fallait redresser et stabiliser. » [Mémoires, p 121] Monnet devient le vice-président de l’antenne française de la Blair & Co, et à ce titre, joue un rôle important dans la stabilisation monétaire de 1926 en France. En 1927, il participe au redressement économique de la Pologne et à la stabilisation de sa monnaie, le zloty, puis poursuit la même activité en Roumanie en 1928.
En 1929, Jean Monnet est amené à fonder et à co-présider une grande banque américaine à San Francisco, la Bancamerica-Blair : « A San Francisco, j’ai gagné, puis perdu beaucoup d’argent. Je n’ai capitalisé que de l’expérience. » [Mémoires, p.129]
Appelé en Chine par le Kuomingtang de 1934 à 1936, il devient conseiller spécial de Tchang Kaï-chek pour la réorganisation du réseau ferroviaire et des finances chinoises. A Shanghai, il contribue à mettre en œuvre un plan de reconstruction capable d’attirer des capitaux internationaux.
Devant la montée du fascisme et du nazisme, il est envoyé en mission secrète en 1938 par le président du Conseil, Edouard Daladier, pour l’achat d’avions de guerre américains pour le compte du gouvernement français. Ces avions ne parviendront pas en France à temps, mais le travail effectué aura au moins posé les 1er jalons d’une coopération alliée.
Après l’effondrement de la France devant l’avancée allemande du printemps 1940, Jean Monnet et ses collaborateurs préparent un texte portant sur une « union indissoluble » entre la France et le Royaume-Uni afin de poursuivre le combat. Ce projet d’union totale est sans lendemain car Pétain arrive au pouvoir le 17 juin 1940 et conclue un armistice le 22. Dans ses Mémoires, Jean Monnet revient sur cette journée du 16 juin 1940, « jour des occasions manquées » : « C’est pourquoi, avec le recul, je crois que ces jours de juin 1940 agirent fortement sur ma conception de l’action internationale. J’avais trop souvent rencontré les limites de la coordination. C’est une méthode qui favorise la discussion, mais elle ne débouche pas sur la décision… Elle est l’expression du pouvoir national, tel qu’il est ; elle ne peut pas le changer, elle ne créera jamais l’unité…. Quand les peuples sont menacés par un même danger, on ne traite pas séparément les différents intérêts qui concourent à leur destin… Cette leçon,… j’étais bien décidé à m’en souvenir dès que l’occasion d’une action conjointe se présenterait à nouveau. » [Mémoires, p.35]
En 1940, à Washington, Jean Monnet, alors vice-président du British Supply Council, va pendant des mois exercer une pression sans relâche sur le président Roosevelt, pour convaincre celui-ci de lancer son pays dans un vaste programme d’armement sans précédent : il s’agit de faire de « l’Amérique, l’arsenal des démocraties. » Ce vaste chantier d’armements est officiellement approuvé par Roosevelt en septembre 1941 et prend le nom de Victory Program (programme pour la Victoire) : il signifie un accroissement formidable de la production militaro-industrielle américaine et implique l’entrée en force de ce pays dans le cours de la guerre.
Le président Roosevelt envoie Monnet en mission à Alger en février 1943 pour y accueillir les premières livraisons d’armes du Victory Program et concilier les vues des deux généraux, de Gaulle et Giraud, qui rivalisent pour s’assurer la tête du gouvernement de la France libre. A cette occasion, Jean Monnet rentrera dans le « Comité français de Libération Nationale » aux côtés du général de Gaulle et y assurera la fonction de Commissaire à l’armement et à l’approvisionnement jusqu’à la fin de la guerre.
C’est à Alger, en août 1943, que Monnet rédige son fameux mémorandum d’où se dégage pour la première fois certaines de ses intuitions concernant l’après-guerre, la reconstruction, la mise en commun des productions charbon/acier, la nécessaire remise en question de la sacro-sainte souveraineté nationale pour maintenir la paix sur le continent européen.
Afin de rebâtir l’économie française, dans une note de décembre 1945 confiée au général de Gaulle, il propose de mettre en place un commissariat au Plan de modernisation et d’équipement, chargé d’associer l’administration, des experts, et les représentants professionnels à la définition d’objectifs fondamentaux. Cette méthode, tout à fait novatrice en France, devait permettre de rassembler autour d’une table des hommes et des organisations qui traditionnellement ne se rencontraient pas autrement que dans un cadre de confrontation.
Alors Commissaire général au Plan, Jean Monnet réunit le 16 avril 1950 dans sa maison d’Houjarray (Yvelines) un économiste, un ingénieur et un juriste : « C’est là, dans cette journée, que fut élaborée la première version de ce qui devait être la proposition française du 9 mai. Je ne saurais préciser, à vingt-cinq ans de distance, quelle fut la contribution de chacun de nous trois à ce texte… Je peux seulement dire que sans Hirsch et sans Reuter, il n’eût pas atteint d’emblée la forme élaborée qui fait de lui le véritable document d’origine de la Communauté. » [Mémoires, p.349]
Jean Monnet et ses collaborateurs venaient de poser les bases de la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier (CECA) dont la portée était la suivante : « Le gouvernement français propose de placer l’ensemble de la production franco-allemande d’acier et de charbon sous une autorité internationale ouverte à la participation des autres pays d’Europe. » [Déclaration Schuman]. Entre le 16 avril et le 6 mai 1950, à Houjarray, les trois hommes rédigèrent huit fois le texte précurseur de la CECA avant de parvenir à une neuvième version finale lue par le ministre des Affaires étrangères, Robert Schuman, le 9 mai 1950.
Les négociations relatives à la mise en place d’institutions communes se déroulèrent à Paris durant un an. Finalement, le traité de Paris instituant la CECA pour une période de 50 ans fut signé le 18 avril 1951.Ce traité élaborait un système institutionnel original. La Haute Autorité (future Commission européenne), de caractère supranational, indépendante des Etats, se composait de 9 membres, nommés d’un commun accord par les 6 gouvernements, exerçaient directement leur pouvoir (de façon collégiale) sur les entreprises charbonnières et sidérurgiques. Avec le transfert de certaines compétences étatiques à une Haute Autorité indépendante des Etats membres, le traité de Paris donnait naissance à un ensemble institutionnel d’aspect fédéral.
Le Traité de Paris ratifié, la CECA entra en vigueur le 23 juillet 1952 et la Haute Autorité, présidée par Jean Monnet, la Cour de Justice s’installèrent à titre provisoire à Luxembourg, l’Assemblée commune siégeant, elle, à Strasbourg.
Par son inventivité dans les institutions politiques, par la mise en commun de ses productions et les échanges qui en résultaient, par la collaboration entre administrations nationales, entreprises et syndicats, la CECA, première des Communautés européennes, a posé le socle et préparé les développements ultérieurs de la construction de l’Europe.
Après le rejet du traité de la Communauté européenne de défense (CED – initié par Jean Monnet) et de la Communauté politique européenne (CPE) en août 1954, Le 13 octobre 1955, Monnet annonce la constitution du Comité d’action pour les Etats-Unis d’Europe, qui pendant vingt ans va constituer un extraordinaire instrument d’influence et d’action auprès des partis politiques, de la presse, des syndicats, des gouvernements européens. Au sein de ce Comité de réflexion et d’action politique en faveur de l’intégration de l’Europe, Monnet a réussi la performance de réunir autour de la table pendant 20 ans près de 130 responsables politiques ou syndicaux de tous horizons : socialistes, libéraux, démocrates-chrétiens, conservateurs de 7 différents pays (parmi les plus connus : Brandt, Schmidt, Pflimlin, Pleven, Giscard d’Estaing, Pinay, Defferre, Mollet, Maurice Faure, Moro, Douglas-Home, Heath, Jenkins, Tindemans, Werner, …)
L’ancien président de la Haute Autorité de la CECA a retenu les conditions de l’échec de la CED, à savoir que l’opposition du Parlement l’a emporté sur l’engagement du gouvernement. Le Comité d’action entend donc agir comme un levier au sein des partis politiques représentés sur les bancs des Assemblées. De 1956 à 1973, le Comité a produit de nombreuses résolutions généralement suivies d’effet, notamment : le traité sur la Communauté européenne de l’énergie atomique (Euratom), les élections pour le Parlement européen au suffrage universel direct, le Conseil européen des chefs d’Etats et de gouvernements, la monnaie unique.
Le Comité d’action pour les Etats-Unis d’Europe est dissous par son fondateur le 9 mai 1975, date symbole (25ème anniversaire de la déclaration Schuman). Jean Monnet a 87 ans et prend sa retraite : « Quand on dit d’une influence qu’elle s’use, c’est le plus souvent qu’elle a réussi et que sa force originelle imprègne maintenant l’objet auquel elle s’attachait. Le Comité avait ainsi transféré dans l’organisme vivant de la Communauté la plus grande part de l’énergie dont il était chargé ». [Mémoires, p.606]
Monnet se retire alors de la vie politique, demeure à Houjarray et se consacre à la dernière œuvre de sa vie : ses « Mémoires » : « Si je relate mon expérience, c’est parce qu’elle est la chose que je connais le mieux, et que cette chose peut être utile à d’autres. J’aurais pu la transcrire en maximes d’action, mais je me méfie des idées générales et je ne les laisse jamais m’entraîner loin du concret. J’ai décrit les événements dramatiques que j’ai vécus et les leçons que j’en ai tirées pour en éviter le retour. Tout cela est très concret et on l’appellera philosophie si l’on veut : l’essentiel était de le faire servir au-delà de l’expérience d’un seul individu,… » Jean Monnet, Mémoires, p.610.
Réunis au Luxembourg les 1er et 2 avril 1976, les chefs d’Etat et de gouvernement de la Communauté décidèrent de conférer à Jean Monnet le titre de « citoyen d’honneur de l’Europe ».
Jean Monnet s’éteint le 16 mars 1979, à l’âge de 91 ans, dans sa demeure d’Houjarray.
Après le décès de Silvia Monnet, le Parlement européen fait l’acquisition de la Maison de Jean Monnet en 1982 : elle devient la « Maison des Européens ».Au cours de la rédaction de ses Mémoires, Jean Monnet, alors au soir de sa vie, avait confié à ses proches : « L‘union n’est pas naturelle aux hommes. La nécessité les y pousse, les règles les y maintiennent ».

Questions avec la salle :

Si Jean Monnet était encore parmi nous aujourd’hui, quel message aurait-il adressé aux jeunes et trouverait-il cette jeunesse déterminée à devenir européenne ?

J.Gascard : « Le père du jeune Jean Monnet qui s’en va au Canada lui dit : Tu n’as à craindre que la crainte elle-même. N’emporte pas de livres, personne ne peut réfléchir pour toi, regarde par la fenêtre, parle aux gens et prête attention à celui qui est à côté de toi, ouvre toi…
C’est vrai que les voyages forment la jeunesse et forment la citoyenneté. Il est sain et stimulant de quitter son pays afin de prendre suffisamment de distances par rapport à son identité. Monnet a fait cela toute sa vie. Il était patriote, républicain mais n’a jamais été nationaliste car il considérait qu’il fallait faire vivre les hommes ensembles. Il estimait que nos pays qui sont des formes d’organisation du passé ne sont plus adaptées pour résoudre les problèmes du présent. Monnet avec sa femme italienne, née en Turquie, rencontrée à Paris, mariée en URSS, était un voyageur invétéré qui ne cessait de franchir les frontières. C’est pour cela que les jeunes doivent voyager. L’Union européenne, sur un plan institutionnel, encadre, favorise, milite pour cette mobilité. Au soir de sa vie, Jean Monnet disait à un journaliste : « continuez, continuez, continuez… »

La ville de Nice
L'Agence Europe Education Formation
France
 
Julien Gascard de la Maison Jean Monnet

 

« L’Union de l’Europe ne peut pas se fonder seulement sur la bonne volonté. Des règles sont nécessaires. Les événements tragiques que nous avons vécus, ceux auxquels nous assistons nous ont peut-être rendus plus sages. Mais les hommes passent, d’autres viendront qui nous remplaceront. Ce que nous pourrons leur laisser, ce ne sera pas notre expérience personnelle qui disparaîtra avec nous ; ce que nous pouvons leur laisser, ce sont des institutions peuvent ainsi, si elles sont bien construites, accumuler et transmettre la sagesse des générations successives… Et la Communauté elle-même n’est qu’une étape vers les formes d’organisation du monde de demain ».

Extrait des Mémoires de Jean Monnet